Clément avait
entraîné Charlotte à la cuisine, pour y chercher un grand plateau de saumon froid et de divers poissons fumés. A chaque fois qu’elle se trouvait près de lui, Charlotte sentait ses membres
s’engourdir dans une torpeur ouatée contre laquelle il lui fallait lutter. Pendant tout le temps où Lew avait joué, elle avait senti contre ses hanches les frémissements de son corps ;
avait-il ainsi vibré pour le chant de sa compagne, contre l’ascendant que prenait Lew sur elle, sur eux, sur le moment tout entier, ou commençait-il tout simplement à goûter le voisinage physique
de Charlotte, comme Lew l’espérait ?
Comme elle l’espérait elle-même sans oser se le dire… Depuis toutes ces mois qu’elle tenait la peau de Clément, celle de ses paumes, de ses bras, de son ventre pour la récompense ultime…
« Comment vis-tu au milieu de leur histoire, Charlotte ?
- Je crois bien que je vis à côté…
- Non, non , de toute évidence ils cherchent à te garder parmi eux, Alex surtout. Je n’arrive pas à déterminer si c’est pour leur servir d’alibi, de faire-valoir ou de caution morale, s’ils ont envie de jouer à la poupée ou de s’offrir une espèce de « bouclier d’innocence ». Pardonne-moi de penser ça, Charlotte, mais tout ce qui vient d’un individu comme Lewis me semble calculé au millimètre. Et je ne sais pas encore ce qu’il a pu vivre pour être devenu si jeune un calculateur de premier ordre…
- Mais peut-être que justement tu les soupçonnes de calculer là où ils agissent spontanément.
- Oui, Charlotte, c’est vrai, Alex est très attaché à toi. Mais pas au point de faire durer cette situation ad vitam aeternam. La relation qu’il entretient avec Lewis m’apparaît aussi exclusive que sulfureuse. Et je connais mon garçon, il est extraordinairement possessif. Mais s’il veut te « préserver » dans son giron tout en vivant une grande passion avec Lewis ; j’ai peur qu’à un moment le tiraillement ne lui fasse perdre la tête. Il ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.
- Si ce tiraillement était vraiment une menace pour l’équilibre d’Alex, je pense que Lew m’aurait demandé de partir de chez lui.
- Qui sait si Lewis souhaite l’équilibre d’Alex ? Pour cela, il faud
rait d’abord qu’il soit équilibré lui-même… Ce petit numéro qu’il vient de nous faire, c’est tout à fait révélateur. Lewis est sans doute très amoureux d’Alex ;
mais à côté de ça, il a le besoin maladif de séduire tout ce qui bouge.
- Pardonne-moi à mon tour, Clément, mais il me semble qu’Annabelle a participé très volontiers à ce « petit numéro ».
- Tu as tout à fait raison. Parce qu’Annabelle souffre encore et toujours de ce même besoin de reconnaissance. Et que moi, je refuse d’entrer dans son jeu ; sauf pour lui offrir un piano, comme tu sais… Par ailleurs, j’ai bien conscience de toutes les frustrations qu’elle porte en elle, tout ce qu’elle n’a pas réussi à accomplir et que Lewis est en passe de remporter parce qu’il est plus audacieux et plus jeune… Quand on est entouré de toutes ces tensions, Charlotte, de tous ces rapports de force ; il faut absolument garder la tête froide. Et c’est sûrement très difficile quand on n’a pas la possibilité de prendre du recul, comme toi. Tu vis avec eux, ils sont plus âgés que toi et, chacun à leur manière extrêmement talentueux, polyvalents, intelligents, fascinants même. Et je gage aussi qu’avec toi, ils sont absolument adorables.
- C’est vrai, je me sens bien avec eux, mise en valeur pour tout dire.
- Et ils sont certainement très exaltés de jouer aux Pygmalions. Alex qui t’aide dans ton boulot scolaire, Lewis qui te permet d’interpréter Nora avec tout l’élan, toute l’envie qui sont en toi… Et ils jouent sur du velours, puisqu’ à présent tu n’accepteras de vivre en cohabitation ni avec Isabelle ni avec Annabelle…Mais Charlotte, réfléchis ; si tu vis avec eux, c’est aussi par un concours de circonstances. Il va bien falloir qu’un jour tu décides de faire tes propres choix…
- Mais cette vie, l’appartement, c’est provisoire. Si Lew y parvient, il sera engagé au ballet de Stuttgart l’été prochain… »
Le visage de Clément s’illumina soudain et Charlotte regretta d’avoir fait cette révélation.
« Ah oui ? Lewis risque de quitter Lille, à la fin de l’année scolaire ? …
- Eh bien papa, intervint Alex qui venait d’apparaître dans la porte, tu t’accapares Charlotte, maintenant ?
- Nous discutions tranquillement. Tu veux boire quelque chose ?
- Avec vous, oui, mais aussi avec les autres, au salon.
- Je ne peux pas vous enlever Charlotte, même quelques minutes ?
- Non… Nous avons absolument besoin d’elle. Et du saumon que vous étiez sensés nous apporter.
- Il faut que je dresse les sauces…
- Très bien. Il n’est pas nécessaire que vous soyez deux pour cela, fit Alex en prenant le bras de Charlotte.
- Il faudrait que nous ayons une petite discussion tous les deux, avant que vous ne partiez, Alex…
- Tout ce que tu voudras. » répondit-il avec onctuosité en entraînant Charlotte dans le couloir.
« S’il croit qu’il va te tirer les vers du nez aussi facilement… »
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Le trésor sur son cintre était suspendu à l’armoire de
Charlotte. Un long bustier à pans triangulaires de soie damassée, bleu de Chine, fermé au dos par de larges rubans de velours croisés et souligné de sequins en argent vieilli ; puis un
sarouel fluide, orné à la ceinture du même ruban à cliquetis féeriques. Elle n’osait pas y toucher, encore moins imaginer la Nora qui danserait dans cet habit miraculeux. Se pourrait-il que ce
soit un soir elle-même ? La boîte ivoire renfermait encore un châle à piécettes, de la même étoffe, à déployer sur ses épaules nues, et les babouches argentées, délicates, où elle glisserait
ses pas exaltés, sur la scène lumineuse.
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