
« Déguster convenablement son chocolat viennois demande une dextérité particulière et bien entendu, une convenable expérience. La plupart des gens, béotiens devrais-je dire, se jettent dans leur tasse, désagrègent à coups de cuiller barbares ces charmantes banquises de crème qui fondent de douleur sans donner le plaisir de leur incomparable texture et de leur saveur délicate. L’ensemble se retrouve, par négligence, réduit à l’état d’un mélange lacté et vaguement mousseux, terriblement frustrant. Il enlève au cacao lui-même toute sa virilité, qui devait être le point final de la dégustation. D’autres, plus rares, mais tout aussi ignorants, mangent d’abord toute la crème, puis boivent le chocolat, croyant avoir saisi tout ce qui fait la volupté du breuvage, alors qu’il faut bien expérimenter et goûter un mélange, sinon pourquoi ne pas avaler d’abord un bol de crème fouettée puis une tasse de chocolat chaud ?
- Bon, Thierry, s’amusait Solveig, ne nous fais pas souffrir plus longtemps et montre-nous comment il faut procéder.
- Ah, toujours l’impatience ! La cause de tous les maux, de toutes les destructions étourdies ! Eh bien voilà, je prends ma cuiller, verticalement je la plonge avec les précautions les plus grandes pour entailler cette neige fragile sans la léser… »
A leur tour, Solveig et Charlotte prirent leur cuiller par le bout du manche, et avec une précision de chimiste l’enfoncèrent à la verticale dans la montagne de chantilly qui flottait au sommet de leur tasse.
« Au bord, Charlotte ! Un petit morceau pour commencer ! Il faut pouvoir en profiter le plus longuement possible. Et je vous le rappelle, pas de précipitation !
- Pardon, Thierry, gloussa Charlotte qui communiquait son fou rire à Solveig.
- C’est là qu’il faut être habile… Un léger tour
de poignet pour saisir votre petit iceberg à la base. Faites doucement pivoter votre cuiller de droite à gauche, tout en veillant à ne pas gâcher l’intégrité de la crème, tout en la nappant, sur
une paroi, puis sur l’autre. Très bien. Vous pouvez maintenant savourer le contenu de votre cuiller en l’aplatissant entre la langue et le palais. N’est-ce pas que le mousseux qui éclate ainsi
agace agréablement vos papilles, et que les goûts conjugués, la liqueur tiède, chocolatée, puis le soupçon de vanille dans la chantilly, s’épanouissent infiniment mieux comme
cela ?
- C’est sûr, ça change tout ! gémit Solveig , prise d’une hilarité
convulsive.
- S’il reste à la base de votre ouvrage une petite nuée de crème flottante, attrapez-la sans tarder…Maintenant vous pouvez répéter l’opération, toujours avec lenteur et pénétration, cela va sans dire, mais en recueillant à chaque fois un peu plus de chocolat au creux de votre cuiller. Défaites-vous progressivement de la candeur initiale et farouche, accoutumez-vous à lui en douceur, et lorsque vous arriverez presque à l’autre bord, là, vous pourrez immerger le dernier nuage en lui, mais prudemment, en l’incorporant ; vous savez, en la circonvenant du fondement au sommet ; et si vraiment vous reculez devant le sacrifice total, gardez juste la valeur d’une noisette enrobée de cacao et écrasez-la contre votre langue… »
Tous trois se mirent à l’ouvrage, d’abord dans un silence solennel. Mais en voyant Thierry si minutieux et plein de componction, elles n’y tinrent plus et s’esclaffèrent sans contrainte. Lui-même faillit alors s’étrangler.
« C’est toujours la même chose, il est impossible d’être sérieux avec vous !
-Mais comment l’être ? s’enquit Charlotte en vidant d’un trait le fond de sa tasse. Entre toi qui nous débauches après chaque répétition et Lewis avec ses macarons ! Nous sommes sensées jouer des rôles sérieux et nous allons finir sur scène comme des baudruches ! »
Tout d’un coup, Charlotte se ravisa car elle avait senti que ses dernières paroles assombrissaient l’humeur de Solveig.
« Il y a peu de chances pour que je termine, annonça-t-elle alors. Ou ce sera effectivement comme une baudruche ! » Charlotte ouvrit des yeux tout ronds et Thierry enfouit son nez dans sa tasse .
« Oui Charlotte, reprit Solveig, ce soir tous les autres sont partis car tous les autres sont au courant. Et ils ont préféré partir que de m’entendre. Je suis enceinte et je compte garder le bébé. »
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