Charlotte s’enferma durant toute la semaine. Dès qu’elle revenait du lycée, elle
montait dans sa chambre ; et là, il n’ y en avait plus que pour le rôle, le rôle primordial qu’elle s’était maintenant juré de décrocher.
Solveig ne savait rien de ses intentions. Au lycée, elles étaient inséparables ; mais dès la grille franchie, le tourment de leur vie les reprenait, chacune de leur côté. Solveig avait fini par avouer sa situation à ses parents. La déconvenue n’avait pas été mince mais ils lui promirent de faire le nécessaire, pour le bébé ; et pour elle. Ils lui louèrent un appartement non loin de chez eux, où Thierry pouvait lui rendre de fréquentes visites. Lorsque Simon s’y présenta, elle le mit à la porte. Lewis ne se manifesta pas, et bien que Thierry lui eût communiqué l’adresse, il ne jugea sans doute pas utile de se déplacer.
Charlotte s’était promis d’y aller dès que possible, mais chaque moment de liberté la rappelait maintenant à sa chambre ; et à Nora. Elle savait pourtant bien qu’ Isabelle furetait partout
autour d’elle. Elle ne s’absentait plus le soir, elle rôdait dans la maison. L’air était pollué de sa présence inquisitrice ; même celui de sa chambre car Charlotte savait bien qu’elle y
entrait quand elle était au lycée. Charlotte prenait donc soin d’emporter son journal partout avec elle, de ne jamais laisser traîner ce vieux compagnon compromettant ; mais si nécessaire en
ces temps de trouble. Etienne n’était presque jamais à la maison , Isabelle était comme tapie en son domaine, attendant patiemment que Charlotte se
trahisse.
Elle n’avait pas non plus revu Clément, depuis le fameux soir où il était venu lui demander son aide. En rentrant des cours, elle continuait à passer devant chez lui, mais furtivement ; et les murs, les fenêtres, l’arbre nu ne lui disaient plus rien. Alors elle rentrait chez Isabelle, et elle allait se cacher, se défaire d’abord de toutes ces questions qui la perturbaient, de l’amertume qu’elle nourrissait pour Alex qui lui aussi avait disparu sans plus se préoccuper d’elle, alors que depuis deux ans elle avait placé toute sa confiance et tout ses espoirs en ce qu’il allait devenir. Il ne restait plus que la pièce, l’îlot fragile de réflexion et d’espérance, et Charlotte – Nora délaissée puis menacée par le monde extérieur. Et en travaillant de toutes ses forces au texte d’Ibsen, le seul texte qu’elle eût, à seize ans lu près de dix fois ; elle réalisa à quel point elle connaissait les répliques de Nora et combien il lui était facile de les mémoriser. « Allons, ne te berce pas d’illusions, se morigénait-elle, jouer n’est pas réciter ; et l’on va sans doute te renvoyer à tes chères études. » Elle entendait alors Isabelle qui fourrageait sur le palier, pour l’intimider sans doute, et elle eut une pensée terrifiante. Simon, Lewis, Aïda et HH lui-même, s’ils la trouvaient par trop présomptueuse de se risquer à ce grand rôle, ne décideraient-ils pas de l’évincer, purement et simplement ?
Le vendredi qui suivit, Thierry vint chercher Charlotte à la sortie du lycée pour l’emmener au Conservatoire où devait se faire le choix de la nouvelle Nora.
« Vous êtes sept, lui confia-t-il, Herald a fait une pré-sélection drastique car il est
obsédé par la crainte de perdre du temps. Enfin, vous êtes sept si toi tu te décides, car tu ne m’as toujours rien confirmé. Et je
suis prêt à parier que tu t’es entraînée comme une malade pendant toute la semaine…
- J’ai peur, Thierry.
- C’est bien ce que je disais. Et c’est aussi pour ça que je n’ai évoqué cette décision qu’avec HH. Les autres sont à cran, j’aime autant te prévenir, surtout Simon. Lorsque Sol l’a viré de chez elle, il s’est bien rendu compte à quel point il avait été inconsistant avec elle… Quant à Lew, il est d’un humeur extrêmement lunatique. Il paraît à la fois extrêmement heureux et extrêmement inquiet.
- A quoi ça te sert de me dire ça ? Puisqu’il m’est interdit de savoir qui il rejoint le soir.
- Tâche d’être Nora ; et il sera pris
au piège. »
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