Le mercredi s’est écoulé, puis le jeudi, avec sa répétition. J’ai joué avec Thierry, cette fois encore Simon était absent. Le Vendredi, je suis allée en cours avec Sol, une journée banale et ennuyeuse jusqu’à ce que je repasse le seuil de chez Lewis. J’ai grignoté des gâteaux, je me suis installée à mon bureau pour bosser l’Histoire quand on a sonné à la porte. C’étaient Thierry et Sol, avec un gros carton de pâtisserie. Ils ont pris leur goûter avant de s’asseoir au piano. « Lew nous le prête, a précisé Thierry, parce que le mien est une vraie casserole. Alors un demi-queue comme celui-là, ça ne se refuse pas ! » Il avait amené une partition, la sienne, une de ses compositions, et Sol avait un texte. Elle s’est mise à chanter. Un texte magnifique :
Les chères mains qui furent miennes,
Toutes petites, toutes belles,
Après ces méprises mortelles
Et toutes ces choses païennes,
« C’est du Verlaine, m’a-t-il appris, un poème composé lors de son emprisonnement, après avoir tiré au revolver sur Rimbaud, et adressé je crois à sa femme »
Je ne savais pas que Sol avait la voix si belle. Pleine et vibrante. Et Thierry jouait avec délices sur le clavier brillant. « Un pur bonheur, cet instrument. Lew en prend un soin maniaque. » Ils ont repris, sur la mélodie grave et insistante née de Thierry.
Après les rades et les grèves,
Et les pays et les provinces,
Royales mieux qu'au temps des princes
Les chères mains m'ouvrent les rêves.
Sol chantait, la main posée sur son ventre qui commençait à s’arrondir. « Ca résonne, là-dedans, m’a-t-elle confié, j’espère qu’il aime. Qu’il aimera tout ce qui est accordé. Qu’il ouvrira l’oreille à l’harmonie du monde, avec la nostalgie de l’innocence. »
Peu de temps après, Lewis est revenu. A la manière des Sioux, il s’est glissé par la porte du salon, en me faisant signe, le doigt sur la bouche. Sol terminait la première strophe, pour la sixième fois. Thierry s’appliquait. Tous deux étaient plus que jamais absorbés par la musique des notes et de cette langue unique, celle du repentir , de l’aspiration à une plénitude perdue. Il m’a prise par l’épaule et nous les avons écoutés, un petit moment encore. Parfois, il penchait sa tête vers moi et resserrait la pression de ses doigts. Je ne sais pas ce qu’il voulait me dire. Si c’était beau, s’il avait lui aussi le regret d’un temps lointain. S’il voulait qu’on soit en paix, et qu’on porte nos souhaits vers l’avenir. Si c’était Alex mon passé, notre présent et son avenir. Al, son avenir. C’est le nom qu’il lui donne, délicieusement court et contracté. La seule syllabe sur laquelle la voix de Lewis dérape, Al, qui contient tous les espoirs et toutes les explosions de joie. Un tout petit nom, un très grand ami, un très grand amour, malgré son air hésitant, son port de tête qui dodeline, la peau fraîche de ses joues qui rougit. Pour une fois Lew se tait, le bonheur et l’amour lui offrent un espace qu’il n’a pas besoin de conquérir. Il peut s’abandonner.
Mon Alex lui aussi a changé, depuis qu’il vit là dans la confiance et le plaisir. Je dirai presque qu’il est devenu plus masculin. Son regard noir s’est alourdi de tendresse , sa voix est descendue dans la gravité douce, ses gestes sont plus assurés, prévenants, protecteurs.
Ment-elle, ma vision chaste
D'affinité spirituelle,
De complicité maternelle,
D'affection étroite et vaste ?
Au bout d’un moment tout de même, Lewis finit par se manifester ; il
chine Thierry, mais avec Sol il est, disons, plus craintif, saisi d’étonnement et de précaution devant la petite vie qui se développe en elle. Lorsqu’il s’assied au piano, parce qu’après tout ce
travail Thierry a bien besoin d’un gâteau, l’un de ses bras s’enroule très lâche et retombant autour de la taille de Sol, il examine la partition.
« C’est pas mal pensé, tout compte fait ! lance-t-il à Thierry
- Essaie de la jouer, toi… »
Lewis ne peut s’empêcher de jouer à son idée, de rajouter des notes, d’accélérer le tempo, de laisser retomber ses doigts, d’appuyer comme un malade sur les touches. Il joue au piano comme il joue au théâtre, comme il danse ; d’instinct ou du moins c’est ce qu’on pourrait croire. Il lance à Sol un coup d’œil de défi, mais elle hausse les épaules.
« Comment veux-tu que je chante sur le rythme que tu mènes ? Ca n’est pas une tarentelle, Lew !
- Une invocation calme, une fois les transes et les tumultes traversés, fait Thierry, la bouche pleine. Je pourrais cependant garder quelques-uns de tes petits « arrangements » pour une montée en puissance, dans la toute dernière strophe.
- Je n’ai pas encore liquidé mes transes, répond Lewis. Qui sait d’ailleurs si j’en ai vraiment envie ? J’aime toujours quand il y a de la vraie passion échevelée dans l’exécution d’un morceau.
- Oui mais là, Lew, intervient Sol, le poète aspire au retour de la « complicité maternelle ». C’est forcément quelque chose d’apaisé, même s’il y a de la nostalgie, et de la douleur.
- Ah oui, sourit-il, de la complicité maternelle. Tu es bien placée pour passer l’étape, et moi j’en suis encore loin…
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