Non, tu n'es pas tout à fait parti. D'ailleurs ceux qu'on adore ne
partent jamais tout à fait.
Tu ne voudrais pas qu'on en reste au désespoir hépatique, n'est-ce pas, mon tout beau? Tu veux qu'on rie encore, tu veux encore me piéger dans ce rôle qui n'était pas vraiment le mien et qui ne
l'est pas resté avec Al, mais que j'ai trouvé bon, avec toi?
Ce qui t'a perdu c'était sans doute cela, cette envie irrépressible par moments de te donner aveuglément, sans songer aux conséquences, sans retrouver la terre.
Dans ma vie, tu es entré comme un éclair et c'est comme ça que tu en es reparti aussi; tu es venu à moi dans ce vestiaire du CCN parce que tu avais aimé la façon dont je venais de danser,
simplement pour ça et je n'ai pu en rester à ce cadeau fulgurant parce que mon intelligence grossière ne savait se contenter d'un don de soi aussi impulsif, il me fallait des explications et des
prolongements donc je t'ai emmené chez moi.
Mais tu disais déjà que charnellement tu n'étais pas fait pour durer. Je ne voulais pas y croire. Comme Al, à l'époque, j'aurais bien voulu jouer au "sauveur"; mais le sauvetage moral n'est pas
un moment de bravoure chevaleresque. C'est un travail long et souvent ennuyeux, de dialogue, où ce que l'on gagne sur le terrain de la confiance, il faut le reconquérir chaque jour.
Pour des post-ados impatients et un poil égoïstes aussi, c'est rapidement lassant.
Comme beaucoup de dépressifs, tu avais aussi ces moments expansifs plein de créativité. Je me suis toujours demandé si tu ne regrettais pas de ne pas avoir été une femme, on reconnaissait le
tempérament du mec sous tes déguisements et maquillages mais tu étais incroyablement beau quand tu te grimais, alors que beaucoup d'autres sont simplement ridicules. Peut-être parce qu'en ces
instants tu ne renonçais pas à toi, mais qu'au contraire tu émergeais.
Malheureusement, tu as toujours eu cette fascination pour les vieux friqués pervers et les drôles de mises en scène. Tu me savais trop potache et inconoclaste pour m'entraîner dans certaines
soirées. Sauf une, dont j'ai un souvenir ému, oui, oui. Tu aurais bien voulu que nous dansions, que je danse pour ces cons, mon niet a été franc et massif . Je n'ai pas refusé cependant de
t'accompagner au piano dans ce grand salon de cette grande maison aux environs de Lille avec pleins de mecs à la fois raffinés et glauques, que tu connaissais tous très bien.
J'aime bien me donner en spectacle, nous avons répété. Quoi? Du Brel, mon ami, parce qu'à cette époque encore plus qu'aujourd'hui, je laissais ma tignasse rousse partir au
quatre vents avec sur le haut du crâne des mèches hirsutes brandies comme de fiers médius au nez de ceux qui auraient voulu que je me coiffe...
Vas-y pas Gaston
Arrête de r'muer la queue
Il faut qu'elle s'impatiente...
La chanson, elle me fait toujours rire et pleurer à la fois. On a eu du succès vous savez, surtout quand Vlad, en fourreau de soie bordeaux avec les cheveux tirés et un maquillage à la
Denis Bortek des Jad Wio venait à pas félins s'alanguir sur le bord du piano où je jouais, où j'avais un peu de mal à jouer mais j'aimais tant ça que nous étions seuls au monde.
Vas-y pas, Gaston
Même si elle te signale
Qu'il y en a un autre en vue
Un qui est jeune, qui est beau
Qui danse comme un dieu
Qui a de la tenue
Un qui a de la crinière
Qui est très intelligent
Et qui va faire fortune...
D'ailleurs on n'est pas restés très longtemps à cette soirée. On est repartis danser en ville, avec des restes de maquillages et les amis nous considéraient déjà presque comme le
couple de l'année tant cette expérience nous avait réunis.
Pourquoi ces instants-là ne sont-ils que des étoiles filantes?
Je ne regretterai jamais pourtant de les avoir vécus, avec toi, et s'il faut garder une image de toi, ce sera celle de la lionne à peine démaquillée dans ma voiture, qui rit superbement, que je
désire à l'extrême, et qui a toute la nuit devant elle...
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