Au cœur du mois de Janvier, on avait connu un redoux de courte durée. Charlotte marchait,
hâtivement dans les rues où ruisselaient des flots brunâtres de neige fondue qui nappaient les trottoirs et débordaient des caniveaux. Ce soir-là, elle avait profité qu’Alex fût en garde à
l’hôpital pour s’éclipser de l’appartement. Lew s’était plongé dans ses comptes, au salon, et il avait à peine réagi quand elle lui avait annoncé
qu’elle sortait faire un tour.
« Pas un mot à Alex, s’il te plaît …
- Mais évidemment, pour qui me prends-tu ? »
Alex n’aimait pas que Charlotte sorte ainsi toute seule à la nuit tombée, et depuis leur dîner chez Clément elle n’avait pas eu l’occasion de faire sa ronde devant la maison biscornue. Or, ce soir-là, elle en avait besoin. Il avait fallu jouer avec Simon dans l’après-midi, il se tenait sur ses gardes, guettant la faute ; et courageusement elle avait interprété son rôle, de la manière la plus juste possible ; sans offrir trop d’aspérités à la critique. Mais Simon semblait avant tout épuisé, de ne pas parvenir à renouer les liens avec Sol qui entamait son troisième mois de grossesse et faisait la sourde oreille à toutes ses tentatives de rapprochement.
Charlotte aussi était fatiguée ; la courte conversation qu’elle avait eue avec Clément la jetait régulièrement dans une perplexité dangereuse. Pour rien au monde, elle n’aurait voulu quitter le cocon chaud où Alex et Lew s’aimaient avec une tendresse boulimique ; mais elle avait aussi l’impression que quelque chose d’empoisonné se développait sous ce toit et qu’elle n’y était sans doute pas étrangère. Bien qu’Alex fît mine de la consulter, elle sentait qu’elle n’avait pas vraiment son mot à dire dans cet arrangement à trois ; sans doute Clément avait-il raison quand il affirmait qu’elle n’était qu’un gentil instrument entre leurs mains. Mais elle avait peur de briser leur équilibre, elle les aimait, elle aimait leur couple ; jamais elle n’avait éprouvé une telle admiration devant une construction amoureuse si opiniâtre et combattive. Elle vivrait peut-être en couple, à l’avenir ; mais tout ce qu’elle imaginait pour elle lui paraissait d’une désolante fadeur par rapport à ce qu’elle observait chez ses deux amis. Peut-être devenait-elle vraiment jalouse ; pas de l’un ou de l’autre, non, mais de l’un et de l’autre. C’est pourquoi elle voulait, cette fois encore, se rattacher à la présence de Clément.
Et elle en voulait à Alex de l’en empêcher, inconsciemment sans doute, mais systématiquement. Et elle ne pouvait rien lui dire. Au Conservatoire, Lew lui avait bien fait
comprendre que vis-à-vis d’Alex, son amour était un peu dangereux, presque coupable. Et le leur alors ? Non, il ne fallait pas penser ça, il ne fallait surtout pas penser ça. Ils avaient
mille et mille fois raison de se battre ; elle le savait. Tout ce qui les menaçait la mettait hors d’elle et le sacrifice de son bonheur à elle, c’était un prix raisonnable pour qu’ils continuent à être heureux, en dépit de la mesquinerie du monde.

Se sacrifier oui, mais être étouffée, c’était trop… Pourquoi était-il venu l’arracher à Clément, dans cette cuisine ? Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire qu’ils volent un peu de temps,
tous les deux ? Après plusieurs semaines de vie commune, où elle s’était effacée, où elle avait un peu joué les fées du logis pour qu’ils soient bien, il ne lui faisait toujours pas
confiance ?
Finalement, Lew est plus compréhensif…songeait-elle en arrivant dans la rue de Clément, devant sa maison. Plus compréhensif ou plus indifférent. En tout cas, lui, il sait. Il se tient dans un retrait stratégique ; mais là où il est, c’est lui le plus fort…
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