
Jamais Lew pourtant, n’avait été à une rouerie près.
Très tôt, il avait perdu confiance dans les hommes ; et c’est pour cela qu’il avait toujours dans sa manche un petit tour qui le faisait sortir un petit peu vainqueur.
Il remit donc à Clément le journal de Charlotte ; mais sans oublier d’en découper les trois dernières pages. Soigneusement bien sûr, pour ne pas que les autres se détachent, avec un instrument effilé et précis. Le petit balisong acéré qui lui avait servi, huit ans plus tôt, à découper les costumes d’Andrew.
Oui, ce même tranchant armé duquel il était entré dans le monde des adultes, et qui n’était pas seulement fait de lames.
Il avait gardé les trois dernières pages, car elles n’étaient pas destinées à Clément. Alors, tout naturellement, il les emportait avec lui. Mais où ?
Non, pas déjà à Stuttgart.
« Maintenant, se disait-il, j’ai droit à des vacances. »
Il décida donc de partir au sud. Où donc, il hésitait encore. Et puis soudain, il lui revint des images de son enfance.
L’Atlantique roulant à grands fracas sous la lumière dorée d’une île, son île. Le seul endroit de vacances où il eût été pleinement heureux durant les premières années chaotiques de sa vie.
La petite maison basse et blanche, comme un secret à l’intérieur des remparts, et sa grand mère disparue trop tôt qui faisait griller des céteaux sur la braise et qui chantait en français tandis qu’ils préparaient une soupe glacée avec des pêches de vigne.
Une île?
Lew était soudain heureux, du bonheur absolu et simple de l’enfance. A la nuit tombée, les rues de saint-Martin seraient odorantes, de belles de nuit, de giroflées encore chiffonnées de chaleur, avec le chant des mâts qui se heurtent dans les bassins du port, et l’île comme un giron fait d’haleine marine, qui se refermerait sur lui.
Déjà Lew fuyait vers le quai, fuyait vers ce point d’ouest redevenu essentiel, fuyait vers ce monde à fleur d’eau qui lui redonnait l’innocence.
Et derrière lui, à quelques mètres, une grande silhouette brune se mit aussi à courir ; ou plutôt à voler, dans le hall, et sur les quais, tant ses enjambées étaient longues et transportées d’espoir.
Tous les matins, il s’était tenu là, dans le hall de la gare, dans la même attente fiévreuse de Lew qu’une année auparavant. Il avait même passé des nuits à somnoler sur les banquettes car Lew peut-être sortirait, surgirait de la nuit pour revenir à sa rencontre, dans ce lieu initial où il l’avait tant espéré.
Et maintenant il était apparu, mais il partait, mais il partait. Vite.
Juste à la fermeture des portières, ils s'engouffra dans le TGV pour Paris où Lew venait de monter.
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