D'autorité, Isabelle fit signe à Charlotte de s’asseoir face en face de
Clément sur le canapé. Alors, tout naturellement, elle se mit à sa gauche sur le rocking-chair. De cette manière, il était obligé de tourner la tête vers elle et le dos à Etienne et
Isabelle.
« Tu sais pourquoi je suis là, Charlotte ?
-Je crois, oui, répondit-elle à mi-voix. Tu voulais me parler d’Alex.
- C’est plus précis que ça, petite. Il vient de quitter la
maison. »
Isabelle étouffa un cri, Etienne ferma les yeux tandis que Clément ne quittait pas ceux de Charlotte.
« Mais comment ?… fit Isabelle avec des trémolos de mélodrame qui exaspéraient Charlotte, il découchait de temps en temps, mais cette fois, c’est définitif ?
- J’en ai peur, dit Clément en fixant toujours Charlotte, comme pour lui faire lâcher prise ; petit à petit, le grenier se vide. Aujourd’hui, il a profité des heures où Annabelle donne son cours de danse pour emporter son télescope.»
Tandis qu’Etienne abattait sa main sur la table basse, Charlotte baissa la tête et poussa un long, un difficile soupir. Non, ça n’était pas un petit signe… Depuis longtemps, Alex s’était mis à observer les étoiles. A rêver de navigations aériennes.
En avion, au-dessus des montagnes ou du désert, lorsque les radios cessaient d’émettre ou rendaient l’âme, elles brillaient encore pour montrer la route aux pilotes. Sur leurs têtes, le dais de la nuit déployait ses repères immuables, traçait leur chemin et leur donnait le sentiment vertigineux de la Divinité. A la manière des grands marins de l’Antiquité ou de la Renaissance, ils gouvernaient les yeux hissés dans la carte du ciel.
S’il l’emportait, Alex avait réellement l’intention de s’installer ailleurs.
Attentif aux réactions de Charlotte, Clément se rencogna dans son fauteuil, comme satisfait d’avoir marqué un point en lui faisant mesurer la gravité de la
situation.
« Je n’ai aucune idée de l’endroit où il se trouve ni de la personne avec laquelle il se trouve, Charlotte. Alors je vais sans doute te paraître très vieux jeu, Alex étant largement majeur, mais j’estime que je suis en droit de me faire du souci.
- Ah, ça, certainement ! repartit Isabelle, après tout ce que tu as fait pour lui !
- Tu m’as dit qu’il te mettait dans la confidence, poursuivit-il, et j’ai respecté vos secrets, mais aujourd’hui c’est sa sécurité qui en dépend.
- Sa sécurité ? fit Charlotte incrédule.
- Tu le connais comme moi, Charlotte. Vous vous êtes beaucoup parlé, vous vous écriviez régulièrement l’année dernière. Il a confiance en toi, et je suis heureux de ce lien. Mais tu sais qu’un rien l’emporte, que lorsqu’une passion s’est emparée de lui il devient imprudent et à l’heure qu’il est, je n’ai aucun moyen de le contacter.
- Son portable ?
- Mais, il ne va plus en cours ?
- Si, en trouvant le moyen de disparaître aussitôt que c’est fini ; en
restant dans les salles de TP lors des pauses. Et si je me décide à y pratiquer un droit d’ingérence, il saura encore me fuir, et se refermera complètement. Charlotte, je ne vais pas tourner
autour du pot. Je suis mort d’inquiétude et il faut que tu m’aides. Il faut que tu me dises ce que tu sais, cela suffira bien. »
Charlotte ne savait pas grand-chose, mais elle avait l’essentiel en sa possession. Le nom de Lewis, si c’était bien lui, elle n’en doutait plus vraiment. Alex n’aurait pas déposé son télescope ailleurs que chez Lewis…
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Les choses basculèrent au creux de l’automne, dans le vent hurlant de Novembre. La nature s’était
dépouillée et courbait l’échine, et partout courait la longue plainte des tempêtes, autour des branches mortes, dans les rues ruisselantes, dans les conduits de cheminée. Les gens emmitouflés
allaient à pas rapides trouver un toit pour s’y réfugier. Ce n’était pas une saison pour partir.
nce et c’était bon même si elle aussi était en ébullition. Elle trouvait à se monter contre cette femme un dérivatif à sa gêne vis-à-vis de Clément. Cela lui permettait d’épuiser son
excès d’agitation. Puis, ce fut au tour d’Etienne de sortir du salon et de monter l’escalier « Tu veux bien venir, ma puce ? Clément est arrivé. » C’était plus gentil. Mais il
était de leur côté. « Mais certainement, papa » répondit-elle d’un ton doucereux, et elle vint à sa rencontre.

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