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Le temps des intrigues

Samedi 14 novembre 2009 6 14 /11 /2009 09:50

Clément avait entraîné Charlotte à la cuisine, pour y chercher un grand plateau de saumon froid et de divers poissons fumés. A chaque fois qu’elle se trouvait près de lui, Charlotte sentait ses membres s’engourdir dans une torpeur ouatée contre laquelle il lui fallait lutter. Pendant tout le temps où Lew avait joué, elle avait senti contre ses hanches les frémissements de son corps ; avait-il ainsi vibré pour le chant de sa compagne, contre l’ascendant que prenait Lew sur elle, sur eux, sur le moment tout entier, ou commençait-il tout simplement à goûter le voisinage physique de Charlotte, comme Lew l’espérait ?

 Comme elle l’espérait elle-même sans oser se le dire… Depuis toutes ces mois qu’elle tenait la peau de Clément, celle de ses paumes, de ses bras, de son ventre pour la  récompense ultime…

 

«  Comment vis-tu au milieu de leur histoire, Charlotte ?

-  Je crois bien que je vis à côté…

-  Non, non , de toute évidence ils cherchent à te garder parmi eux, Alex surtout. Je n’arrive pas à déterminer si c’est pour leur servir d’alibi, de faire-valoir ou de caution morale, s’ils ont envie de jouer à la poupée ou de s’offrir une espèce de « bouclier d’innocence ».  Pardonne-moi de penser ça, Charlotte, mais tout ce qui vient d’un individu comme Lewis me semble calculé au millimètre. Et je ne sais pas encore ce qu’il a pu vivre pour être devenu si jeune un calculateur de premier ordre…

-    Mais peut-être que justement tu les soupçonnes de calculer là où ils agissent spontanément.

-    Oui, Charlotte, c’est vrai, Alex est très attaché à toi. Mais pas au point de faire durer cette situation ad vitam aeternam. La relation qu’il entretient avec Lewis m’apparaît aussi exclusive que sulfureuse. Et je connais mon garçon, il est extraordinairement possessif. Mais s’il veut te « préserver » dans son giron tout en vivant une grande passion avec Lewis ; j’ai peur qu’à un moment le tiraillement ne lui fasse perdre la tête. Il ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

-    Si ce tiraillement était vraiment une menace pour l’équilibre d’Alex, je pense que Lew m’aurait demandé de partir de chez lui.

-    Qui sait si Lewis souhaite l’équilibre d’Alex ? Pour cela, il faudrait d’abord qu’il soit équilibré lui-même… Ce petit numéro qu’il vient de nous faire, c’est tout à fait révélateur. Lewis est sans doute très amoureux d’Alex ; mais à côté de ça, il a le besoin maladif de séduire tout ce qui bouge.

-    Pardonne-moi à mon tour, Clément, mais il me semble qu’Annabelle a participé très volontiers à ce « petit numéro ».

-    Tu as tout à fait raison. Parce qu’Annabelle souffre encore et toujours de ce même besoin de reconnaissance. Et que moi, je refuse d’entrer dans son jeu ; sauf pour lui offrir un piano, comme tu sais… Par ailleurs, j’ai bien conscience de toutes les frustrations qu’elle porte en elle, tout ce qu’elle n’a pas réussi à accomplir et que Lewis est en passe de remporter parce qu’il est plus audacieux et plus jeune… Quand on est entouré de toutes ces tensions, Charlotte, de tous ces rapports de force ; il faut absolument garder la tête froide. Et c’est sûrement très difficile quand on n’a pas la possibilité de prendre du recul, comme toi. Tu vis avec eux, ils sont plus âgés que toi et, chacun à leur manière extrêmement talentueux, polyvalents, intelligents, fascinants même. Et je gage aussi qu’avec toi, ils sont absolument adorables.

-   C’est vrai, je me sens bien avec eux, mise en valeur pour tout dire.

-   Et ils sont certainement très exaltés de jouer aux Pygmalions. Alex qui t’aide dans ton boulot scolaire, Lewis qui te permet d’interpréter Nora avec tout l’élan, toute l’envie qui sont en toi… Et ils jouent sur du velours, puisqu’ à présent tu n’accepteras de vivre en cohabitation ni avec Isabelle ni avec Annabelle…Mais Charlotte, réfléchis ; si tu vis avec eux, c’est aussi par un concours de circonstances. Il va bien falloir qu’un jour tu décides de faire tes propres choix…

-    Mais cette vie, l’appartement, c’est provisoire. Si Lew y parvient, il sera engagé au ballet de Stuttgart l’été prochain… »

Le visage de Clément s’illumina soudain et Charlotte regretta d’avoir fait cette révélation.

 

«  Ah oui ? Lewis risque de quitter Lille, à la fin de l’année scolaire ? …

-  Eh bien papa, intervint Alex qui venait d’apparaître dans la porte, tu t’accapares Charlotte, maintenant ?

-  Nous discutions tranquillement. Tu veux boire quelque chose ?

-  Avec vous, oui, mais aussi avec les autres, au salon.

-  Je ne peux pas vous enlever Charlotte, même quelques minutes ?


-  
Non… Nous avons absolument besoin d’elle. Et du saumon que vous étiez sensés nous apporter.

-  Il faut que je dresse les sauces…

-  Très bien. Il n’est pas nécessaire que vous soyez deux pour cela, fit Alex en prenant le bras de Charlotte.

-  Il faudrait que nous ayons une petite discussion tous les deux, avant que vous ne partiez, Alex…

-   Tout ce que tu voudras. » répondit-il avec onctuosité en entraînant Charlotte dans le couloir.

 

       «  S’il croit qu’il va te tirer les vers du nez aussi facilement… »

Par lewlotte - Publié dans : Le temps des intrigues - Communauté : Relations amoureuses
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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /2009 17:56

Enfin il reprit avec elle, affectant la douceur, repoussant comme il le pouvait le bras d’Alex ; qui tentait de le déconcentrer et qui se mit ensuite à remuer les lèvres devant le texte du livret

 

Amor da voi non chiede

Chi amor per voi non ha…

 

Et petit à petit, comme ils répétaient à l’envi cette phrase en insistant de plus en plus, on entendait entre leurs deux voix monter la voix d’Alex, et le rire de satisfaction dans celle de Lew.


A-amor da voi non chie-ede

Chi amor per voi non ha, non ha

Chi amor per voi non ha-a

 

Lew et Annabelle se toisèrent alors, pour mutuellement se stimuler, pendant qu’Alex rencontrait, lui, le regard de son père et plantait ses yeux dans les siens en articulant avec ostentation :

 

 

Pera chi vuol costringere

D’un cor la liberta

Pera chi vuol constringere

D’un cor la liberta

 

Sur la toute fin, les voyant embarqués et joyeux ensemble, Charlotte eut envie de les rejoindre elle aussi et elle l’aurait fait si elle n’avait senti à côté d’elle la gêne profonde de Clément. Lew pourtant l’y engageait en soulevant de temps à autre le plat d’une main un instant libre, mais elle n’osa pas donner sa voix au  mot impérieux qu’ils reprenaient à tue-tête et sur tous les tons.

 

La liberta, la liberta, la liberta

Liberta-a-a-a-a



 

Comme emballé, Lew joua ses derniers accords au grand galop, releva ses deux bras à toute volée et les jeta autour du cou d’Alex qui riait follement, du sourire d’indulgence forcée qu’affichait son père.
Pendant une petite seconde, ils eurent l’audace de rejoindre leur lèvres et aussitôt se ressaisirent en toussotant.

«  On ne s’applaudit pas ? » s’indigna Annabelle qui se calait les mains sur les hanches.

«  Oh, si ! » suffoqua Alex sans parvenir à réfréner son fou rire.

 

Mais Lew l’applaudissait lentement, et tandis qu’elle s’approchait de lui, il paraissait l’absorber dans ses yeux immenses, de ciel lavé par la pluie ; et saisissant sa main brune qui lui flottait au-dessus du visage ; il la porta très doucement à ses lèvres.

«  Merci Annabelle, c’était délicieux. » fit-il d’un ton à peine audible et ce fut comme si Annabelle tressaillait jusqu’à la moelle épinière. Bien vite, elle s’éloigna pour mettre la dernière main à son buffet de mises en bouche et Lew se tourna vers Alex en clignant des yeux à toute vitesse..


«  Sale fayot… » sourit alors Alex en lui pinçant vigoureusement l’avant-bras.

Par lewlotte - Publié dans : Le temps des intrigues - Communauté : Alexis hayden
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 21:37

-  Mais c’est idéal, fit Lew en s’assouplissant les doigts, est-ce que D'ogni più sacro impegno vous conviendrait ? Pardon pour mon accent effroyable… Je le connais par cœur, depuis bien longtemps !

-  Ah, ça ne m’étonne pas de toi, souffla-t-elle, plus ravie que jamais, L’Occasione fa il ladro, Lewis ? J’ai la partition ici, dans le livret.


-  
Pour moi ce ne sera pas nécessaire, mais si Alexandre veut chanter avec nous…

-  Tu plaisantes, j’espère ? grogna Alex, appuyé à un guéridon, les bras croisés.

-  Viens t’asseoir à côté de moi… » implora Lew.

 

Et tandis que, de mauvaise grâce, Alex se détachait de son appui, et venait vers lui, les bras ballants ; Lew semblait l’effleurer tout entier de son regard azur et de sa bouche mi-close. Alex s’assit et ce que Lew lui glissa à l’oreille le rendit écarlate malgré sa peau mate.

 

«  Allons, les tourtereaux, intervint Annabelle, vous aurez bien d’autres occasions de  vous murmurer des choses.

-  Tu chanteras avec moi, Al ?

-  Juste avant qu’on m’arrache la langue, je bramerai peut-être quelques mots en italien.

-  Ne l’écoutez pas, Annabelle ; moi je suis prêt.

-  Cela fait bien longtemps que je ne l’écoute plus Lewis. Si tu veux bien, l’enjoignit-elle en lui offrant son plus gracieux visage, c’est à toi… »

 

Après avoir lancé une œillade complice à Alex qui bâillait à s’en décrocher la mâchoire sans nullement mettre la main devant la bouche, Lew se mit à jouer ; avec une incroyable fluidité.

A cet instant, Clément posa sa main sur celle de Charlotte qui frissonnait au bord du piano. Seul Lew remarqua le geste, Annabelle se concentrant pour trouver sa voix et Alex, soudain intéressé par le texte de la partition.

Lew laissa à Annabelle le soin d’entonner seule les deux premiers vers. Et de fait, elle chantait d’une voix agréablement grave qui dérapait parfois insensiblement. Comme pour l’encourager, et malgré la faiblesse de sa voix à lui, Lew se mit à chanter à son tour, avec son accent qui sonnait cocassement en italien.

 

Amor da voi non chiede

Chi amor per voi non ha…

 

-  Heureusement que tu ne me vouvoies pas…hasarda Alex à mi-voix.

mais Annabelle et Lew reprenaient de plus belle :

 



Pera chi vuol costringere

D’un cor la liberta

O si d’un cor la liberta

 

-  Je comprends… fit alors Alex dans un souffle et il se mit à sourire à Charlotte qui gardait les yeux dans le vide, submergée de fascination.

 

Annabelle se lançait dans le couplet d’une voix mâle et inspirée, et Lew la secondait tantôt avec une virilité d’opérette, tantôt d’une voix de fausset qui faisait pouffer Alex. Mais Lew savait emporter Annabelle, en plaquant ses notes de manière plus marquée, soucieux d’épouser son chant et de l’encourager.

LUCIANO CASTELLI
"La Liberté enchaînée", 1990
Exposition de la collection particulière Artistes pour la Liberté, présentée, à l’occasion du 20e anniversaire de la chute du Mur de Berlin.

Par lewlotte - Publié dans : Le temps des intrigues - Communauté : Relations amoureuses
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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /2009 11:50



Puis tous trois s’engouffrèrent dans les rues illuminées et balayées de rafales floconneuses, ils marchèrent joyeusement jusqu’à la grille de cette maison que leur pensée avait délaissée depuis quelques semaines et qui ressurgissait, comme un souvenir incongru, fumante sous son manteau de neige.




Dans l’entrée, Alex tendit mollement sa joue à son père, qui embrassa ensuite Lew à contrecoeur et Charlotte beaucoup plus chaleureusement, s’enquérant avec empressement de sa santé.
Annabelle laissa quant à elle libre cours à ses effusions habituelles, particulièrement marquées pour Lew qui laissait planer sur son visage un petit sourire attentif.

 

Le salon avait encore sa décoration de fêtes, avec une table très joliment dressée, toute parsemée de petits bougeoirs dorés.

« Eh bien, Lewis, comment se passent les répétitions en ce moment ? commença Annabelle.

-  Charlotte fait de petites merveilles.

-  Très égoïstement, je pensais plutôt au ballet…

-  Oh, bien entendu. On peut dire que mes journées sont longues.

-  Mais certainement enrichissantes. Est-ce qu’elles te laissent encore un peu de temps pour la musique ? Alexandre nous a appris que tu étais aussi un remarquable pianiste.

-   J’ai dit ça, moi ? » bougonna Alex entre ses dents, Charlotte le poussa du coude et il lui envoya un petit bisou de la main qui n’échappa ni à Clément, ni à Lew.

 

«  Je m’efforce de ne pas négliger le piano, répondit alors Lew ; c’est même un délassement quand le soir vient… Mais en parlant de ça, le vôtre est superbe. Vu son « habillement », c’est un Baldwin.

-  Très exactement. Un cadeau de Clément. Je suis choyée, n’est-ce pas ?

-  A verdir de jalousie…

-  Je suis sûre que tu brûles de l’essayer.

-  Pour vous accompagner, pourquoi pas ? Que diriez –vous d’une partition à quatre mains ?

-  Ah non, je veux t’entendre tout seul. » Alex leva les yeux au ciel. Charlotte avait la respiration coupée, Clément s’approcha d’elle, un peu inquiet.

 

«  Mais on va me prendre pour un présomptueux, Annabelle, insista Lew avec une voix où perçait l’émulation. Vous ne voulez vraiment pas me tenir compagnie ?

-  En chantant, j’aimerais beaucoup.

-  J’ignorais que vous aviez ce talent-là aussi.

-  Oh, ne te méprends pas. Je n’ai pas ce qu’on pourrait appeler une de ces jolies voix de femme. La gravité me convient davantage.

-   Qu’est-ce que cela veut dire ?


-   J
’ai passé mon adolescence en Italie, d’ailleurs je suis d’origine italienne. A l’époque, j’adorais chanter les parties de ténor.

-   Je serais très curieux d’entendre ça… Vous prêtiez donc votre voix à des personnages d’hommes ?

-   Tout à fait, Lewis. Moi aussi, j’ai été à la recherche de mon identité profonde. »




Lew éclata de rire en s’asseyant sur le tabouret. Alex dodelinait du chef en gonflant les joues, Clément et Charlotte se tenaient côte à côte, au bord du piano.

 

«  J’adore Rossini…souffla Annabelle.

Par lewlotte - Publié dans : Le temps des intrigues - Communauté : Alexis hayden
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